Dans certains douars du Haut Atlas, l'eau potable ne coule pas du robinet mais arrive par camion-citerne, une fois par semaine. Comme beaucoup d'autres villages des Moyen et Haut Atlas, certains hameaux ont longtemps dépendu d'une seule source pour toute la population et le cheptel, ou d'un puits pollué situé à deux kilomètres à pied. Ce type de situation n'est pas isolé et continue de concerner des familles rurales aujourd'hui. Le Maroc a pourtant lancé un plan national censé généraliser l'accès à l'eau potable d'ici 2027. Sur le terrain, la sécheresse et le relief compliquent la mise en œuvre de ce programme.
Un accès à l'eau potable inégal dans les villages de montagne
Les statistiques officielles affichent des progrès importants. Selon le directeur général de l'ONEE, le taux d'accès à l'eau potable en milieu rural a atteint 97% en 2018. Cependant, ce chiffre national masque des situations très différentes selon les zones. Dans les douars isolés du Haut et du Moyen Atlas, l'association Migrations & Développement documente encore des projets d'installation de réseaux permettant à chaque foyer de disposer d'un simple robinet à domicile, preuve que ce niveau d'équipement n'est pas partout acquis.
Par ailleurs, la sécheresse récente a aggravé la situation dans plusieurs provinces montagneuses. Le taux de remplissage des barrages selon les neuf bassins hydrographiques du Royaume atteignait environ 23% en janvier 2024. Face à cette pénurie, la région de Béni Mellal-Khénifra, qui couvre une partie du Moyen Atlas, a dû recourir à des solutions d'urgence. Huit camions-citernes ont été remis à plusieurs communes rurales pour améliorer l'accès à l'eau potable dans des localités non reliées au réseau, comme Aghbala ou Boutferda.

Pourquoi le réseau d'eau potable n'atteint pas tous les douars
Plusieurs facteurs expliquent ce retard, sans qu'un acteur unique en soit désigné responsable. D'une part, la dispersion des douars en zone de montagne rend coûteuse toute extension de réseau. D'autre part, la gestion de l'eau était généralement déléguée à l'ONEE pour les douars centraux, et à des associations villageoises pour les douars périphériques, ce qui laisse les hameaux les plus reculés dépendre de systèmes plus fragiles et moins entretenus.
De plus, une réforme institutionnelle est en cours depuis 2023. Les Sociétés régionales multiservices, introduites par la loi n° 83-21 publiée en 2023, associent l'État, les collectivités, l'ONEE et la région dans la gestion de l'eau. Ces nouvelles structures remplacent progressivement les communes, ce qui implique une période de transition dont l'effet sur les villages les plus isolés reste à vérifier.

Le PNAEPI, plan national pour étendre l'eau potable en zone rurale
Face à ces constats, le Maroc a présenté un plan d'ampleur dès 2020. Le Programme national pour l'approvisionnement en eau potable et l'irrigation (PNAEPI) 2020-2027 a été présenté au Roi Mohammed VI le 13 janvier 2020, avec un budget initial de 115,4 milliards de dirhams, porté trois ans plus tard à 143 milliards. Ce programme constitue la première étape d'une stratégie plus large. Il représente la première phase du Plan national de l'eau (PNE) 2020-2050, présenté à la commission interministérielle de l'eau le 25 décembre 2019.
Concrètement, un volet est consacré au milieu rural. Le renforcement de l'approvisionnement en eau potable en milieu rural dans le cadre du PNAEPI représente un coût global de 28,26 milliards de dirhams, dont un programme 2022-2024 évalué à 4,31 milliards de dirhams. Enfin, ce plan bénéficie d'un appui financier international. La Banque mondiale a approuvé en juillet 2023 un programme de 350 millions de dollars pour soutenir la mise en œuvre du PNAEPI, qui vise à améliorer la sécurité de l'eau et la résilience de l'approvisionnement.
Camions-citernes : une réponse d'urgence contestée
En attendant l'extension du réseau, les camions-citernes restent la solution la plus visible dans les zones rurales en tension. Dans la province d'El Jadida, 25 camions-citernes approvisionnent en eau 146 douars répartis sur 21 communes, au profit d'environ 70 000 habitants confrontés à des pénuries dans les puits ou à une salinité excessive. Près de Marrakech, le dispositif de la commune de Saada assure l'accès à l'eau potable pour 13 douars et 1 045 ménages.
Toutefois, cette solution ne satisfait pas tous les habitants. Dans la région de Berrechid, la population rurale réclame plutôt l'excavation de puits forés, afin d'atténuer les difficultés qu'elle rencontre pour trouver de l'eau. Certains habitants vont plus loin dans leurs critiques, sans que ces accusations soient vérifiées de façon indépendante : ils affirment craindre une exploitation électorale de ces livraisons par les dirigeants locaux, et estiment que le prix d'un camion-citerne pourrait couvrir les frais de plusieurs puits équipés de pompes.
Ce qui peut changer
Plusieurs leviers documentés existent déjà pour réduire cet écart entre villages. Le comité national chargé de piloter le PNAEPI, mis en place par le chef du gouvernement en juin 2022, coordonne la mise en œuvre régionale du programme, avec des comités locaux chargés d'adapter les mesures à chaque commune. Par ailleurs, le financement japonais via la JICA, déjà mobilisé par le passé pour l'eau potable dans plusieurs provinces, est en cours de finalisation pour de nouveaux ouvrages structurants.
Sur le terrain, des associations comme Migrations & Développement ou l'Orme continuent de construire des réseaux dans des douars que les grands programmes n'ont pas encore atteints, en s'appuyant sur les financements de collectivités françaises et les demandes des villageois eux-mêmes. Enfin, pour répondre aux critiques sur l'usage des camions-citernes, une plus grande transparence sur les critères d'attribution entre douars reviendrait aux autorités provinciales et aux conseils régionaux, qui gèrent aujourd'hui ces flottes.
Eau potable dans l'Atlas : ce qu'il faut suivre
L'accès à l'eau potable dans les villages de l'Atlas dépend désormais de la vitesse d'exécution du PNAEPI et des financements internationaux qui l'accompagnent. Ainsi, le volet rural de 28,26 milliards de dirhams et l'appui de la Banque mondiale constituent des jalons concrets à suivre dans les prochaines années. Malgré ces annonces, les habitants des douars les plus isolés continuent d'attendre un robinet fiable plutôt qu'un camion-citerne. Suivez les publications officielles du ministère de l'Équipement et de l'Eau pour vérifier l'avancement réel des travaux dans votre région.